HISTORIQUE SOCIÉTÉ DES ARTS DE GENÈVE

Dès 1820 s’ouvrit pour la Société des Arts un second âge d’or. Sous l’impulsion d’Augustin-Pyramus de Candolle et de Marc-Auguste Pictet, les structures furent sensiblement remaniées et l’on remplaça les bons vieux «comités» par trois nouvelles «classes» (Classe d’Agriculture, Classe des Beaux-Arts, Classe d’Industrie et de Commerce), qui ont subsisté presque telles quelles jusqu’à nos jours.

Jouissant désormais d’une réelle autonomie dans le cadre de la Société des Arts, gérant leur propre budget, publiant leur propre rapport, les trois classes développèrent durant toute l’époque de la Restauration une foisonnante activité. La Classe d’Agriculture multiplia ses initiatives, ses concours, ses prix et ses publications en matière d’agronomie. La Classe d’Industrie et de Commerce diversifia, spécialisa et développa les cours techniques qu’elle organisait pour le perfectionnement des horlogers, au point de pouvoir remettre à la Ville de Genève en 1842 une «Ecole d’horlogerie» digne de ce nom. Elle restructura parallèlement les cours du soir destinés à compléter les connaissances générales des apprentis et patronna durant un demi-siècle cette nouvelle «Ecole industrielle». D’autre part, elle organisa en 1828 la première exposition nationale d’Industrie suisse (avec 266 exposants) et ouvrit dès 1834 un «Conservatoire industriel» présentant au public modèles, machines et appareils de démonstration. La Classe des Beaux-Arts, de son côté, s’attacha à promouvoir l’enseignement du dessin et à favoriser l’éclosion à Genève d’une véritable saison artistique en organisant régulièrement d’importants «salons» de peinture. Dès 1826, ces diverses activités purent se regrouper et se développer au Musée Rath, élégant bâtiment néo-classique édifié grâce au mécénat d’une artiste et dont la Société reçut sinon la pleine propriété (dévolue à l’Etat), mais du moins la jouissance.

Cette bienfaisante activité, on s’en doute, n’était point exempte de triomphalisme ni de paternalisme - d’autant que le melting-pot qui avait caractérisé les débuts de la Société n’avait pas résisté au temps. A l’époque de la Restauration, le recrutement se fit plus élitaire, la symbiose s’accentua avec les classes dirigeantes et, à l’instar de l’Académie, la Société des Arts finit par s’identifier au patriciat gouvernemental, ce qui explique qu’elle ait compté parmi les victimes de la Révolution radicale, qui bouleversa en 1846, puis démocratisa les structures politiques de Genève. Tandis qu’à l’Académie, le gouvernement de James Fazy multipliait les destitutions, la Société des Arts fut déclarée dissoute et ses biens confisqués. Mais de même qu’elle avait survécu à la répression de droite, la Société des Arts se remit des agressions de gauche. En 1852, au terme d’une longue bataille judiciaire menée par Auguste de la Rive et Alphonse de Candolle, la Société des Arts retrouva son existence légale et ses biens, sans pouvoir toutefois réintégrer le Musée Rath.

Le même James Fazy qui avait privé la Société des Arts de son beau palais lui permit indirectement d’en recevoir un autre. La démolition des fortifications, décidée par les Radicaux, libéra en effet une ceinture de terrains qui permirent à proximité immédiate de la vieille ville des constructions nouvelles. C’est ainsi que le financier et mécène Jean-Gabriel Eynard put faire édifier à côté de son propre palais, par un architecte qui tira un habile parti de la déclivité du terrain, un bâtiment spécialement conçu pour la Société des Arts.

L’ouverture du Palais de l’Athénée en 1864 donna un second souffle à la Société des Arts, qui connut alors son apogée. A l’instar d’Auguste de la Rive qui avait fondé un prix en 1843, une affluence de dons et de legs importants permirent désormais à la Société et à ses Classes de donner un retentissement nouveau à leurs efforts promotionnels par des expositions, des concours et des prix richement dotés. C’est toute la vie de cette époque qui se reflète alors dans les diverses activités de la Société des Arts. Il suffira de rappeler à titre d’exemple que, tandis que la Classe des Beaux-Arts révélait au public le talent de Barthélemy Menn et le génie de Hodler, celle d’Industrie et de Commerce, par ses concours de réglage, faisait de Genève à dater de 1872 la capitale de la chronométrie. En 1896, l’exposition nationale suisse de Genève offrit à la Société et à ses trois Classes «une occasion toute naturelle» de mettre en relief les services rendus depuis un peu plus d’un siècle - et leur présentation fut éblouissante.

Le bouquet final de la Belle Epoque fut signé par Jules Crosnier qui fit paraître en 1910 un ouvrage somptueusement illustré sur la Société des Arts et ses collections. L’heure de la décadence, pourtant, était proche.

Le XXe siècle vit s’achever le processus qu’avait amorcé le XIXe. L’Ecole d’horlogerie et l’Observatoire de Genève, l’Ecole des Beaux-Arts, puis celle des Arts appliqués, l’Ecole d’Horticulture et la Chambre d’Agriculture relayaient désormais la Société des Arts et ses Classes dans la meilleure partie de leur activité promotionnelle: comment remplacer un aussi bel idéal? La Classe d’Agriculture se laissa dépérir, pour se transformer à la fin du siècle, 1978, en classe d’Agriculture et d’Art de vivre, avec un éventail de conférences et d’excursions. La Classe d’Industrie et de Commerce réduisit elle aussi son activité à quelques grandes conférences. La Classe des Beaux-Arts s’efforça de trouver un équilibre entre un public de «consommateurs» que satisfaisait fort bien une saison de conférences avec projections et une minorité de «promoteurs» qui tenaient à maintenir la tradition des concours et des expositions de la Salle Crosnier. Moins utilisé par la Société des Arts et donc plus fréquemment loué, le Palais de l’Athénée fit de plus en plus figure de centre culturel en hébergeant à demeure la Fondation Braillard et en accueillant saison après saison la Société de géographie, la Société d’histoire et d’archéologie, la Société genevoise d’études italiennes, le Cercle Richard Wagner et de nombreuses autres institutions analogues.

Quant à l’histoire de la Société des Arts au XXIe siècle, elle reste à écrire et même à vivre!

Jean-Daniel Candaux